Prise de la Bastille
Adrien Nicolas de la Salle (1735-1818), militaire
Lettre signée, Paris, le 17 juillet 1789
1 page in-4, rousseurs et pliures
Émouvant témoignage : le laissez-passer, trois jours après la prise de la Bastille, des deux architectes chargés de procéder à la démolition de la forteresse.
« District de St Louis de la Culture
Laissez entrer à la bastille M.M. Le Grand et Molinos architecte proposé à la démolition, ainsy que les personnes qu’ils indiqueront munis de cartes signées d’eux pour concourir à cette besogne.
Le comité ce 17 juillet 1789
Deyeux, membre du comité
Le M[arqu]is de La Salle »
Le 13 juillet 1789, dans les premières heures de l’agitation révolutionnaire suivant le renvoi de Necker, les tout nouveaux électeurs parisiens, réunis en districts, décident de se faire représenter par un « comité permanent », autorité formée à la hâte, qui s’établit à l’Hôtel de Ville de Paris. Ce comité décide de former une milice bourgeoise de 48 000 hommes (800 hommes pour chacun des 60 districts parisiens), commandée par le Marquis de la Salle, afin de veiller sur la population. Pour la première fois, ces miliciens arborent la cocarde tricolore.
Le lendemain, la Bastille est prise d’assaut. La Salle et le comité ne savent que faire face à la marche des événements. La Salle cherche à tempérer les ardeurs des révolutionnaires afin d’éviter le bain de sang. Il se propose d’aller lui-même négocier la reddition de la forteresse, mais par sa modération, il est vite accusé de collusion avec de Launay, le Gouverneur de la Bastille. Flesselles, prévôt des marchands, est lui aussi pris à partie à l’Hôtel de Ville et assassiné par la foule.
Dans le même temps, La Salle apprend que la Bastille vient de céder. Jacob Job Elie, militaire et assaillant de la forteresse, est porté en triomphe jusqu’à l’Hôtel de Ville où il présente les clefs de la Bastille au Marquis de la Salle. Le Gouverneur de la forteresse, lui, n’a pas le choix : il est capturé, traîné de force jusqu’à l’Hôtel de Ville et il connaît le même sort que Flesselles. Le Marquis de la Salle tente de sauver sa peau et celle de ses acolytes en donnant des gages de sa bienveillance à la foule des révolutionnaires.
Le 15 juillet, La Salle perd le commandement de la garde nationale au profit de Lafayette, figure déjà bien connue et très populaire pour ses actions en Amérique. Cependant, son rôle reste déterminant au sein du comité permanent, notamment dans l’organisation du démantèlement de la forteresse.
Le 16 juillet, de concert avec Lafayette, il pose les bases de la démolition de la Bastille, conséquence des événements du 14. L’ordre est alors rédigé en ces termes :
« Le comité permanent établi à l’Hôtel de Ville, provisoirement autorisé jusqu’à l’établissement d’une municipalité régulière, et librement formée par l’élection des citoyens, a arrêté que la Bastille sera démolie sans perte de temps, après une visite par deux architectes chargés de diriger l’opération de la démolition sous le commandement de M. le Marquis de la Salle, chargé des mesures nécessaires pour prévenir les accidents. »
On sait qu’au moment de la signature de ce décret, un certain Deyeux, électeur du district de Saint-Louis-de-la-Culture, vient demander que son district soit particulièrement responsable de la destruction de la forteresse. Il obtient finalement que la démolition soit organisée par tous les districts ensemble, sous la supervision du district de Saint-Louis-de-la-Culture. C’est ce même Deyeux qui rédige et paraphe le document que nous proposons, ensuite contresigné par le Marquis de La Salle.
Comme l’indique également notre manuscrit, deux architectes sont choisis pour diriger le démantèlement de la forteresse : Jacques-Guillaume Legrand (1753-1807) et Jacques Molinos (1743-1831). Ils sont déjà reconnus dans leur art et ont déjà réalisé quelques belles structures lorsque la Révolution éclate.
Cependant, au moment de cette nomination, un étrange personnage, sentant tout le potentiel commercial d’une telle entreprise, a devancé tout le monde : le citoyen Pierre-François Palloy a convoqué des centaines d’ouvriers pour entame la démolition du « monument du despotisme », sans en avoir reçu officiellement le mandat. Mise devant le fait accompli, l’Assemblée Constituante décide le 16 juillet, date de rédaction de notre document, d’acter son travail en le désignant démolisseur officiel de la Bastille.
Palloy, Molinos et Legrand seront ainsi les organisateurs de la démolition de la forteresse, et des célébrations ultérieures relatives à cet épisode révolutionnaire. Palloy, en bon entrepreneur, associera son nom à la Bastille et vendra des souvenirs dans toute la France. Molinos et Legrand proposent, eux, des projets de réaménagement de la place de la Bastille, dont un « projet de Pritanée à élever sur les ruines de la Bastille » en 1791.
La démolition durera plusieurs années, certaines sources évoquant une fin sous l’Empire. Si la place reste en effet en chantier pendant des décennies, la forteresse elle-même est entièrement démantelée vers 1792 puisque l’année suivante est érigée à sa place une fontaine géante dite de la Régénération. Le monument final sera érigé par Louis-Philippe mais il commémorera davantage les morts des Trois Glorieuses que la prise de la Bastille.
On retrouve la trace de notre document dans le catalogue de la vente de la collection Lucas de Montigny (avril/mai 1860, n°867 – voir la notice reproduite ci-joint). Il semble que le document ait alors été acheté par l’architecte Adolphe Lance, qui, en 1872, publie ce document comme provenant de sa collection, dans son « Dictionnaire des architectes français ».
Rare document historique.
4000 EUR