Prise de la Bastille (1789)

Lettre imprimée signée « Palloy patriote », sans lieu, « ce 12 mars l’an 4e de la liberté » [1792], adressée à « Monsieur Goupil ».

1 page in-folio, légère tache en bordure, légère déchirure en marge inférieure

Très intéressante lettre de l’entrepreneur Palloy, célèbre démolisseur de la Bastille. En pleine Révolution, il exalte son fait d’armes et envoie à Guillaume François Goupil de Prefelne, ancien député du Tiers, une médaille forgée à partir des fers de la forteresse, symbole de « l’hydre du despotisme » :

« Monsieur,

La France s’est régénérée, un Peuple libre s’est fait connaître. L’Assemblée Constituante approuva l’amour qu’il manifesta pour sortir de l’esclavage où il était. Les Membres qui composaient cet auguste Sénat, se sont empressés à discuter ses intérêts puisés dans les droits de l’Homme, et les Décrets rendus par sa sagesse nous ont donné de bonnes lois qui firent l’œuvre de notre sublime Constitution. C’est donc la liberté qui s’est manifestée dans tout cet Empire et l’anéantissement du monument du despotisme, qui éleva l’Homme et lui donna cette mâle fierté qu’il avait perdue pendant deux siècles de tyrannie. Ils n’existent plus, ces tyrans, les huit tours qu’ils avaient élevées ont disparu et les vestiges en ont été dispersés sur toutes nos contrées. Les fers qui renfermaient et garrottaient les victimes, je les ai fait purifier par le feu, et j’ai réduit ces barreaux effroyables en Médailles frappées d’un coin qui représente les premiers beaux jours de notre Liberté et fera époque à notre heureuse Révolution, en rappelant le fameux Serment du Jeu de Paume, du 20 juin 1789. A qui puis-je mieux offrir ces tristes dépouilles, qu’aux Pères de la Patrie, qui ont sacrifié leurs veilles pour nous assurer une tranquillité parfaite ?

Daignez donc recevoir ce nouvel hommage de mon Patriotisme et que cette pièce qui vous est offerte par un homme Libre, jaloux de sa Liberté, reste à vos descendants : elle leur apprendra ce que leurs pères ont fait ; ils sauront qu’ils ont vaincu l’Hydre du Despotisme pour s’affranchir de l’esclavage ; ils apprendront qu’elle leur a été donnée en récompense de leur civisme, par le Patriote Palloy, le jour qu’il a rendu compte de la mission qui lui avait été donnée par le Peuple le 14 juillet 1789, confirmée par les Electeurs, décrétée par l’Assemblée Constituante et approuvée par Louis XVI, premier Roi des Français.

Je suis, avec fraternité,

Votre concitoyen

PALLOY patriote

Ce 12 mars l’an 4e de la liberté »

La prise de la Bastille est pour Palloy une occasion de connaître la célébrité : dès le 14 juillet, il prend, sans pourtant en avoir la mission officielle, la tête des travaux de destruction de la forteresse, avec un pool de 400 ouvriers. Le 16 juillet, l’Assemblée Constituante, constatant le travail en cours, le reconnaît comme chargé de démolition de la Bastille.

C’est alors qu’il monte une véritable affaire autour des souvenirs de la Bastille : il en distribue aux organes officiels et aux anciens députés de l’Assemblée – dont le destinataire de notre lettre, Guillaume François Goupil de Prefelne (1727-1801). Tout y passe : modèles réduits de la Bastille, sculpture de la Déclaration des Droits de l’Homme dans les pierres de la forteresse, médailles et clés fondues dans le fer du pont-levis etc…Toutes ces créations sont revêtues de la marque « Palloy patriote ». L’affaire marche fort et lui permet d’engranger des sommes colossales. Il est promu « héros de la Révolution » mais un détournement d’argent l’envoie en prison pendant quelques mois. Il finit ruiné et oublié à 80 ans.

Il est intéressant de constater que le document est daté de l’an 4e de la Liberté : cette ébauche de calendrier révolutionnaire, qui prend 1789 comme point de départ, constitue une première version du bouleversement calendaire qui occupera la Révolution. Il ne sera finalement pas retenu et on lui préférera un calendrier commençant en 1792, orée de l’aventure républicaine.

1200 EUR