[Napoleon 1er (1769-1821), Empereur]
Henri-Gatien Bertrand (1773-1844), général
Manuscrit autographe, sans lieu ni date
4 pages in-folio et 1 page in-8 oblong, quelques déchirures marginales
Très intéressant et long manuscrit autographe du plus fidèle des compagnons de l’Empereur à Sainte-Hélène, qui y relate ses souvenirs de l’exil. Il traite en particulier des rapports compliqués entre Napoleon et sa famille et du dilemme qui s’imposa à lui quant à la nécessité de quitter l’île pour pourvoir à l’éducation de ses enfants. Il y réfute cependant avec force le reproche qui lui a été fait, notamment par Montholon, d’avoir voulu abandonner l’Empereur à son sort.
Le premier extrait évoque le rituel des dîners à Longwood avec Napoleon, Bertrand et sa femme.
Le second extrait qui ne semble pas directement relié au premier, est largement consacré au possible départ de Bertrand de Sainte-Hélène et à ses conséquences sur sa relation à l’Empereur.
Des dîners avec l’Empereur
A son arrivée à Longwood, l’Emp. dînait avec les personnes qui l’avaient accompagné à Ste Hélène. Le général B[ertran]d occupait alors le cottage d’Hut’s gate à demi [lieue] de Longwood. Lorsqu’il fut établi dans la maison qui avait été construite pour sa famille, l’Emp. eût voulu que le général Mal [Bertrand] et sa femme dînassent tous les jours avec lui. On peut s’étonner qu’ils aient eu des motifs de ne pas accepter cet honneur.
A l’Ile d’Elbe, le général ayant sa femme et plusieurs enfants, ne put loger dans le pavillon habité par l’Empereur qui l’engagea à s’établir à l’hôtel de ville. Le général M[aréch]al mangeait avec sa famille, et le général Drouot dinaît avec l’Empereur.
La Comtesse Bertrand parmi ses bonnes qualités ne comptait pas l’exactitude. Il lui était difficile d’être habillée et prête à une heure fixe. A l’Ile d’Elbe, elle arriva un jour quand l’Emp. était à table. L’Emp. dit sèchement et avec raison qu’il n’était pas poli de se faire attendre. Dîner tous les jours avec l’Emp. eût été une occasion de scènes désagréables et méritées. Il était sage de les éviter.
D’un départ projeté de Longwood
A la fin de 1820, mon fils aîné était dans sa douzième année, ma fille dans sa onzième, il devenait nécessaire de s’occuper de leur éducation. Un sergent anglais apprenait à mes enfants à écrire, et l’abbé Vignali (1), jeune prêtre corse, qui parlait le français assez incorrectement leur donnait quelques livres de langue.
La Ctesse B[ertran]d n’avait pas l’exactitude et la patience nécessaire pour instruire elle-même ses enfants, le général ne les avait pas non plus. Pour une jeune demoiselle, le séjour de Longwood n’était pas d’ailleurs sans inconvénient. Ces considérations déterminent le général à demander à l’Emp. qu’il voulût bien consentir à ce que la Ctesse B[ertran]d conduisît ses enfants soit en Angleterre soit en France afin de leur procurer une éducation convenable. L’Emp. y consentit, un passage fit demandé au gouverneur et accordé.
Mais lorsque le bâtiment sur lequel le passage devait avoir lieu fut dans le port, l’Emp. trouva de grandes difficultés à ce départ. La Ctesse Bertrand serait fort embarrassée en France, elle y serait dans une fausse position vis-à-vis du gouvernement, il en résulterait les inconvénients les plus graves ; que si le général voulait absolument envoyer sa femme et ses enfants en Europe, il fallait qu’il les conduisît lui-même, et alors qu’il lui donnât le temps de faire venir quelques-uns de ses anciens serviteurs pour le remplacer pendant son absence.
Des inconvénients, il y en a à tout. Ceux qui étaient présentés ne paraissaient pas aussi graves au Gd Maréchal qu’à l’Emp. Mais le véritable motif n’était pas difficile à pénétrer. Le Cte Las Cases et son fils, le Général Gourgaud, Mde de Montholon et ses enfants avaient quitté Ste Hélène, il était bien naturel que l’Emp. voulût garder le petit nombre de personnes qui restaient auprès de lui.
Le général acquiesça aux désirs de l’Empereur. Il fit rester sa femme et demanda, ce qui fut consenti, que si dans une année, il n’y avait pas de changement dans la situation des choses, l’Empereur lui accordât un congé de neuf mois, temps qui lui paraissait suffisant pour aller en Angleterre, pourvoir à l’éducation de ses enfants, et revenir à Ste Hélène, que s’il s’éloignait de Ste Hélène, c’était contre son gré et sur l’indication de l’Empereur lui-même.
Le général Montholon écrivit en Europe au mois de janvier pour demander qu’un des officiers attachés à l’Empereur se rendît à Sainte-Hélène.
Quelles qu’ayent été les expressions de cette lettre, dite officielle, elles ne peuvent changer la vérité des faits qui sont tels qu’on vient de les nommer.(2)
Le jour arrivé, de se séparer, même momentanément, de son grand maréchal, l’Emp. eût vraisemblablement cessé d’apercevoir les inconvénients qu’il avait d’abord trouvés au départ de la Comtesse Bertrand, elle fût partie avec ses enfants et le général fût resté. Il est probable que les choses se seraient arrangées de la sorte.
Le général peut dire avec sincérité que jamais il n’a eu l’intention d’abandonner l’Empereur, que jamais il ne l’a dit, qu’il n’a été question que d’un congé de neuf mois. On a dit que le ministre anglais se serait opposé au retour du général ainsi qu’il l’avait fait pour d’autres personnes. Le général doit cette justice et aussi ce remerciement au gouvernement britannique, qu’alors même qu’il interdisait le passage à St Hélène aux généraux Lallemant et Savary, comme inscrits dans les ordonnances de Louis XVIII du mois de juillet 1815, il autorisait le général B[ertrand], compris dans ces mêmes ordonnances à accompagner l’Emp. (3) La conduite de ce général qui avait suivi la fortune de Nap. à l’Ile d’Elbe, ayant paru toute simple en 1815 au Lord Liverpool (4) et à ses collègues.
Le général avait été condamné à mort par contumace, les cinq années pour revenir sur ce jugement étaient écoulées, il ne se rendait en Angleterre que pour remplir un devoir, il n’avait point à craindre par son retour un refus du gouvernement anglais.
L’Abbé Vignali, qui donnera les derniers sacrements à l’Empereur et officiera lors de ses obsèques.
Montholon avait en effet laissé entendre que Bertrand cherchait à quitter l’Empereur en se faisant remplacer par un officier
L’ordonnance royale de proscription du 24 juillet 1815, prise par Fouché, condamnait 57 personnes pour avoir servi Napoleon durant les Cent Jours. Accusés de trahison, les généraux, dont Bertrand, Lallemand, Savary, Ney et Grouchy, devaient passer devant un conseil de guerre, tandis que les autres devaient attendre que la Chambre des pairs statue sur leur sort.
Lord Liverpool, Premier Ministre anglais de 1812 à 1827.
Ces manuscrits ont été publiés en 1847 dans la préface aux Mémoires pour servir à l’histoire de Napoléon dictés par lui-même à Sainte-Hélène, puis en 2021 dans les Cahiers de Sainte-Hélène, les 500 derniers jours par François Houdecek.
Intéressant témoignage.
1500 EUR