Franz Liszt (1811-1886), compositeur
Lettre autographe signée, Paris, 1er septembre 1841
2 pages in- 4
Rare lettre de Liszt pendant sa « Glanzperiode ». Au faîte de sa gloire, et adulé sur les scènes du monde entier, Liszt adoube ici une invention récente, le chyrogymnaste, censée aider les élèves pianistes à développer leur vélocité. Non sans humour, il remercie l’inventeur au nom de tous les grands compositeurs de son temps, dont Chopin :
« Monsieur,
Je suis encore plus directement intéressé que la plupart de mes honorables collègues au succès de votre ingénieuse invention. Le Chyrogymnaste (indépendamment de ses autres avantages, qui ne pourront manquer d’être reconnus par tous les professeurs) me paraît effectivement destiné à rendre possible pour la majorité des pianistes, l’exécution d’un certain genre de compositions, inévitables par le temps qui court. Ne soyez donc pas surpris, si d’ici à peu les éditeurs des œuvres de MM. Chopin, Thalberg, Henselt, Döhler etc. joignent aux nouvelles compositions de ces Messieurs un exemplaire du Chyrogymnaste, comme manière de s’en servir. Agréez, mon cher Monsieur, l’expression de mes sentiments les plus distingués et les plus dévoués.
Paris, 1er septembre 1842
F. LISZT »
En pleine période romantique, Liszt est l’un des pianistes les plus connus au monde, et probablement le plus aimé. Il parcourt l’Europe, donnant des centaines de récitals – forme de concert dont il est l’inventeur. Il y exécute des pièces virtuoses de sa composition mais aussi les grands chefs-d’œuvre du répertoire pianistique, qu’il contribue à f aire connaître auprès du grand public. Le piano apparaît alors, par ses aménagements techniques, capable d’atteindre des nuances et des finesses d’expression qui lui étaient jusque là inaccessibles. L’instrument peut alors traduire en musique toutes les aspirations de la génération romantique, l’exaltation, la révolte, la rêverie, l’amour et mille autre sentiments qui inondent les pages des grands compositeurs de l’époque. Le piano devient un passage obligé pour tous les jeunes enfants de la bourgeoisie des grandes capitales européennes, et en particulier à Paris où tant de pianistes se rencontrent, se jaugent et s’affrontent. On se souvient du fameux duel entre Liszt et Thalberg en 1837, où chacun cherche à prouver sa supériorité technique et musicale sans que l’on puisse déclarer de vainqueur. Adolph von Henselt et Theodor Döhler, également cités dans notre lettre, se font connaître à la même époque par leur prodigieux toucher et par leurs compositions virtuoses. Seul Chopin ne peut décemment être mis dans la même catégorie : il ne se produit quasiment jamais en public, détestant la « starification » de tous ses confrères et préférant l’intimité de ses amis proches. A l’époque de la rédaction de cette lettre, en 1842, Chopin est pourtant déjà très connu en France, surtout comme compositeur. Il est considéré comme le « Raphael » du piano. Liszt l’aime particulièrement et interprète ses œuvres avec un brio que lui envie Chopin lui-même, affirmant, dans l’une de ses lettres : « Liszt dans ce moment joue mes Études et me transporte hors de mes pensées honnêtes. Je voudrais lui voler la manière de rendre mes propres études ».
Profitant de cette activité bouillonnante, les facteurs de piano et les inventeurs de toutes sortes cherchent à produire de nouvelles techniques au service de la virtuosité. C’est en particulier le cas de ce « chyrogymnaste » évoqué dans notre lettre. Il s’agit d’un instrument mécanique permettant d’exercer les doigts les plus faibles. Nous reproduisons ici la publicité qui en avait été faite à l’époque dans les journaux :
« Le Ghirogymnaste procède par des moyens totalement étrangers à ceux connus jusqu’à ce jour. Bien qu’à ce titre, il mériterait déjà l’attention la plus sérieuse, si nous n’en étions déjà à constater des milliers de résultats aux effets plus heureux les uns que les autres, et qui se sont effectués en présence de nos plus hautes sommités statistiques.
Thalberg, Liszt, Dohler, Prudent, Zimmermann, Adam, Cramer, Hunten, Henri Lemoine, Kalkbrenner, Herz ; enfin tout ce qui tient au piano de près comme de loin, a vu et approuvé le Chirogymnaste de M. Casimir Martin.
Chacun a dû se rendre à l’évidence de faits positifs et matériels, et il est aujourd’hui dans la conviction de tous que la gymnastique des doigts de M. Martin est une précieuse découverte. Grâce aux nombreux exercices du Chirogymnaste, les doigts acquerront bientôt cette agilité, cette extension, enfin cette force et cette égalité qui n’étaient autrefois que le résultat de bien des années de labeur. »
Très intéressante lettre, l’une des très rares mentionnant Chopin.
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