Joseph Fouché (1759-1820), Ministre

Lettre autographe signée (minute), Trieste, le 16 septembre 1820, adressée à Caroline Bonaparte

2 pages in-4

Passionnante lettre testamentaire de Fouché à Caroline Bonaparte dans laquelle il se défend de toute traîtrise vis-à-vis de Napoleon.

Dans un premier temps, il remercie Caroline de sa lettre et « voudrait pouvoir lui exprimer de vive voix ce que je sens pour elle et son intéressante famille. ». Il évoque la mémoire de Murat : « il était dans sa destinée de n’écouter que ses ennemis […]. Cela n’empêchera pas la postérité d’inscrire son nom parmi les guerriers les plus célèbres. ». Reportant sur Caroline et ses enfants les sentiments qu’il avait pour Murat, Fouché entretient également la Reine d’un projet de mariage de son fils Lucien avec sa cousine germaine : « le roi votre frère [Jérôme], qui prend un tendre intérêt à eux pense qu’il serait convenable de marier le P[rince] Lucien avec Mme Napoleon [Elisa Napoleone Bacciochi, fille d’Elisa Bonaparte]. Si V.[otre] M.[ajesté] partage cette idée, je prendrai la liberté de lui conseiller d’ouvrir à ce sujet une correspondance directe avec le P[rince] Bacciochi […] ».

Fouché engage Caroline à la discrétion et souhaite « parler à V. M. avec franchise et liberté, c’est ma manière avec tout le monde, elle ne plaît pas toujours. C’est ce qui fait que j’ai été sans cesse persécuté. Je suis trop vieux pour me corriger. […] ».

Suit un long et fascinant plaidoyer pro domo : Fouché se défend de toute trahison vis-à-vis de Napoleon, et dénonce les récentes attaques mensongères publiées contre lui :

« Si j’avais un imprimeur à mes ordres, je commencerais par confondre le barbouilleur qui s’est avisé d’écrire deux volumes de fables communes sur la vie de Napoleon et de mensonges sur la mienne. Il accable mon esprit d’éloges pour déchirer mon cœur. Napoléon, dit-il, lui a fait la confidence que j’étais un traître, il n’est pas discret de révéler ce qu’on tient d’une confidence, mais cette manière a de la candeur. Je ne serais pas étonné que Nap[oléon] ait cru de sa politique de jeter parfois quelques mots soupçon sur mon compte dans l’oreille des béats qui l’entouraient. Il savait bien qu’ils ne lui feraient pas de questions embarrassantes, il ne leur est même jamais venu à la pensée que leur maître se moquait d’eux ou les mystifiait.

Les disciples de Napoléon ressemblent aux séïdes de Mahomet, avec cette différence que les disciples du Prophète ont fait sa fortune et que ceux de Napoléon l’ont perdu à force de révérences et de flatteries.

Il faut avoir une foi robuste pour croire que Napoleon maintenait dans le ministère un homme qu’il regardait comme un traître. Ceux qui transportaient des montagnes n’en avoient pas autant. Je ne sais si Napoléon a été quelquefois inquiet sur mes sentiments, mais il est à la connaissance de l’Europe qu’il recherchait mes services. J’ai même la conviction qu’il les rechercherait encore aujourd’hui. S’il a pu soupçonner mes intentions, dans des moments d’humeur que lui donnait la sincérité de mes discours, il est certain au moins qu’il montrait généralement une pleine sécurité pour mes actions car il m’a confie les intérêts les plus chers de sa vie. Il n’y a que les niais qui doutent de ma fidélité parce que ces gens-là prenaient une opposition courageuse pour de la trahison. Si je l’avais trahi je serais méprisé et je mériterais de l’être, mais on ne me proscrirait pas, car dans toutes les proscriptions il y a toujours quelque cause qui honore le caractère du proscrit et qui intéresse à lui. »

Il termine en s’excusant de cette longue digression qui n’a pour but que de « rendre justice à sa conduite » et assure Caroline de ses « sentiments de respect et d’attachement ».

Signé de son paraphe.

Fantastique confession testamentaire.

1200 EUR