Hector Berlioz (1803-1869), compositeur

Lettre autographe signée de Berlioz avec apostille autographe signée de son professeur Lesueur, Paris, le 20 août 1828, adressée « à son excellence monseigneur le ministre Secrétaire d’Etat de l’intérieur »

1 page in-4 recto-verso, légèrement insolé, quelques défauts en marge

Magnifique et célèbre document cité dans de nombreuses biographies de Berlioz : le jeune compositeur, aux abois et desespéré, supplie le Ministre de lui octroyer une pension afin de poursuivre ses études et « d’aspirer au premier grand prix  [de Rome]  pour un prochain concours ». Son professeur, Jean-François Lesueur, appuie la demande du jeune compositeur en assurant, vision prophétique, que Berlioz « deviendra un grand compositeur, un chef d’école, qui fera honneur à la France ».

Voici le texte du document :

« Monseigneur,

Je suis âgé de 24 ans, j’appartiens à une famille honorable mais nombreuse de la Côte St André (Isère).

Je viens après de grands travaux déjà encouragés par les plus honorables suffrages d’obtenir le Second Grand Prix au concours de composition musicale de l’Institut [Prix de Rome].

Cependant mon père, épuisé par des sacrifices considérables, ne peut plus me soutenir à Paris. Je suis au moment d’être arrêté dans ma carrière et de perdre toutes mes espérances.

Plusieurs élèves de l’école des beaux-arts auxquels l’institut a décerné comme à moi des seconds grands prix ont obtenu du gouvernement la faveur d’être envoyés à Rome, soit comme récompense, soit comme moyen d’achever leurs études. Je sollicite de la bienveillance éclairée de votre excellence non pas une faveur aussi grande mais du moins un encouragement annuel qui me mette dans le cas de perfectionner mes études musicales à Paris et d’aspirer au premier grand prix pour un prochain concours.

J’ose croire, Monseigneur, que je pourrai quelque jour justifier votre appui.

Je suis avec un profond respect, de votre excellence, le très humble et très obéissant serviteur

HECTOR BERLIOZ

Elève de M. le chevalier Lesueur

(ecole Royale de musique)

Rue de Richelieu n°96

Paris, ce 20 août 1828 »

En marge, son professeur Jean-François Lesueur appuie la demande de Berlioz d’une note visionnaire :

« J’ai l’honneur d’attester à Son Excellence que la pétition de Mr. Berlioz est fondée sur les plus brillantes espérances qu’il donne par son talent tout de génie qui n’a besoin que d’être développé pour acquérir toute sa force. Ce jeune homme très instruit dans toutes les autres sciences deviendra, j’en réponds, un grand compositeur qui fera honneur à la France, et j’ose prédire qu’avant dix ans, il peut devenir même un véritable chef d’école. Mais il lui faut de l’appui pour se procurer les moyens d’achever ses études musicales, qui ont encore besoin d’un an ou dix-huit mois. Mr. Berlioz est né pour la musique, la nature semble l’avoir choisi entre beaucoup d’autres pour devenir un compositeur d’un talent éminent et qui sera peintre dans son art ; mais il serait perdu pour son talent s’il n’obtient la protection d’un ministre si éclairé, protecteur des beaux-arts et des lettres. Si Mr. Berlioz est assez heureux pour mériter la bienveillance et l’appui de notre Mécène français, il justifiera cette noble protection et se fera gloire de répéter toute sa vie «  c’est Monsieur le Comte de Martignac qui m’a ouvert la carrière. »

LeSueur

Membre de l’Institut, Surintendant de la musique de la chapelle du Roi, chevalier des ordres royaux de St Michel et de la légion d’honneur, professeur de composition à l’école Royale de Musique »

On joint la réponse du Ministre (minute), qui refuse la demande.

Lesueur, ancien maître de chapelle et compositeur favori de Napoleon, prend sous son aile le tout jeune Berlioz. D’abord en cours particuliers dès 1823, puis dans ses classes au Conservatoire de Paris à partir de 1826, il lui enseigne les théories musicales héritées de Rameau, que le jeune élève juge « antédiluviennes » (Berlioz, Mémoires). Fort de son ambition et de son talent, Berlioz tente alors à plusieurs reprises le prestigieux concours du Prix de Rome. En 1827, sa composition est jugée « inéxécutable » par le jury, mais sa participation au concours de 1828 lui assure un troisième prix grâce à la cantate Herminie. Cela ne lui donne toutefois ni le droit d’accéder à la Villa Medicis à Rome – honneur réservé au Premier Prix – ni même le droit de prétendre à une pension royale. Berlioz est alors désargenté, brouillé avec une famille trop conservatrice qui désapprouve son inscription au Conservatoire. Il n’a même pas réellement envie de repasser indéfiniment ce concours, qu’il dénigre : « le prix de musique est donné par des gens qui ne sont pas musiciens, et qui n’ont pas même été mis dans le cas d’entendre, telles qu’elles ont été conçues, les partitions entre lesquelles un absurde règlement les oblige de faire un choix. » (Berlioz, Mémoires)

Réussir ce concours, c’est surtout pour Berlioz le moyen d’acquérir une indépendance financière et de convaincre son père de son talent. Ce sera donc à sa cinquième tentative, en 1830, qu’il obtiendra le Premier Prix. Année faste qui verra aussi naître, dans une France en ébullition artistique et politique, la Symphonie Fantastique. C’est pour Berlioz le début d’une gloire qui ne se démentira jamais. La prédiction audacieuse et prophétique de Lesueur contenue dans cette lettre devient réalité : Berlioz est à moins de trente ans le nouveau chef de file de l’école romantique française.

Ancienne collection du célèbre pianiste Alfred Cortot, dont on joint les chemises de classement annotées de sa main. Ces documents ont été présentés à l’exposition Hector Berlioz d’Edinburgh en 1963.

Formidable et émouvant témoignage.

5000 EUR